La lecture numérique

Ce texte a fait l’objet d’une publication dans le supplément numérique du BBF.

L’histoire de la lecture renvoie à la naissance du livre, notamment à celles du rouleau (rotulus) et du codex. La naissance du livre (du pli) remonte vraisemblablement au IIe siècle après Jésus Christ. Et le codex s’est diffusé avec facilité dans tous l’empire romain car il a été le support privilégié des écritures saintes (de la Bible) pour les premiers chrétiens. Il est finalement consubstantiel du développement du christianisme comme de la généralisation de la lecture à voix haute.

Le basculement de la lecture à vois haute vers une lecture plus individualisée s’est fait très tardivement. L’apparition de pratiques régulières de lecture individuelle est concomitante de l’évolution des pratiques de dévotion. Les XIVe et XVe siècles sont ainsi caractérisés par des pratiques de dévotion plus individuelles et personnelles qui se développent parmi la noblesse comme parmi la bourgeoisie. Cela représente alors une faible part de la population ; toutefois, c’est un changement majeur. En témoignent l’apparition de livres de dévotion personnelle, les livres d’heures (destinés à la prière solitaire et intériorisée).

Dans le même temps, durant la deuxième moitié du XVe siècle, naît le livre moderne ; sa production se massifiera dès les premières décennies du XVIe siècle. La multiplication des livres, la diminution progressive du coût de cet objet vont avoir un effet progressif mais très lent sur les pratiques de lecture. L’irruption du livre moderne accompagne l’intériorisation et l’individualisation de la lecture tout au long de l’époque moderne. Toutefois, ce processus ne se généralisera massivement qu’à l’orée du XXe siècle avec la construction d’un véritable système scolaire unifié en France (l’image d’Épinal de l’école de Jules Ferry).

Et la lecture individuelle est le fruit d’un long apprentissage, d’un long mûrissement. Le livre est un univers clos, normé. La lecture nécessite régularité et intensité. Sa pratique est le fruit d’un processus cognitif complexe.

Cette lecture – classique – approfondie est pour partie en danger. Car l’achat de livres comme la pratique de la lecture diminuent. L’évolution des pratiques culturelles des français mesurée en 1997 puis en 2008 le démontre parfaitement.

La synthèse finale d’Olivier Donnat donne à voir les éléments suivants :

  • la généralisation de la lecture (le nombre ayant eu accès au moins une fois à un livre durant l’année précédent l’enquête est en hausse) ;
  • la diminution certaine du nombre de « grands lecteurs » ;
  • la généralisation de la lecture de presse magasine (une lecture plus fragmentaire) ;
  • la diminution constante du nombre d’usagers inscrits empruntant dans les bibliothèques.

Ces éléments démontrent bien  qu’existe un net recul de la pratique de la lecture parmi toutes les couches de la population. Et, le rôle actif en matière de diffusion du livre et de développement de la lecture joué par les bibliothèques est ici très difficile à mesurer.

La lecture dans l’univers numérique implique un deuxième niveau de lecture, plus complexe que la lecture approfondie, classique. En effet, si l’univers numérique et informatique est avant tout un univers de l’écrit, les modalités de lecture se trouvent profondément changées par le  passage à l’écran pour au moins deux raisons :

  • d’une part, la structuration du texte sur internet est différente ; la page d’accueil d’un journal en ligne ou d’un site internet contient des informations très diverses et démultipliées ; contrairement à la linéarité introduite systématiquement par le livre – univers clos – l’Internet introduit une rupture profonde, a-linéraire. Le processus de lecture de l’information exige davantage de concentration et d’esprit de synthèse pour trier et discriminer la masse d’informations s’offrant immédiatement à l’œil ;
  • d’autre part, la navigation hypertextuelle décontextualise la lecture et oblige – si l’on souhaite faire une lecture approfondie, donc linéaire – à d’incessants allers-retours entre les différents niveaux de texte ; cette profondeur apparente complexifie encore la lecture.

Il faut également tenir compte d’une modalité de la lecture sur écran propre à l’Internet et à la structuration des pages web : le retour au rouleau.

Et, la lecture numérique introduit donc de nouvelles modalités dans l’art de lire, une nouvelle gymnastique intellectuelle, à laquelle le cerveau et l’œil doivent s’adapter.

Elle comporte une caractéristique complémentaire ; de fait, la structuration des pages web comme la navigation hypertextuelle conduit à lire de manière hachée ; la lecture devient essentiellement fragmentaire. La généralisation de moteurs de recherche performants introduit le recours à l’usage de robots de lecture ; et, l’information délivrée est parcellaire, directe et décontextualisé. Cela oblige à reconstruire la structure logique de départ dans laquelle était insérée l’information lue et transmise par le robot. Toutefois, en fonction du domaine sur lequel porte la recherche effectuée, l’information fragmentaire apportée ne pourra pas être comprise en totalité, faute du bagage logique, intellectuel et du savoir suffisant.

La lecture sur écran fragilise donc d’autant plus la réflexion logique et approfondie. Rend elle bête ? Rien n’est moins sûr ; mais, dans tous les cas, ce deuxième niveau de lecture est plus complexe que la lecture traditionnelle car il nécessite de disposer des codes comme d’une solide culture générale pour pouvoir comprendre l’information transmise.

Le dernier élément à prendre en considération est la notion de mobilité : le livre permettait déjà une lecture nomade et mobile ; dans l’univers numérique, les conditions d’accès à la lecture sont démultipliées, ce qui est un avantage certain.

Comment aborder cette question en bibliothèque ?

La réalité des pratiques de lecture numérique dépend de la place d’Internet comme média dans les pratiques culturelles. Il est possible d’établir une typologie simple par catégorie d’âge ; elle est schématique mais rend bien compte de la problématique à laquelle les bibliothèques/médiathèques sont confrontées :

  1. Les digital natives (moins de 25 ans) : chez lesquels on constate un affaissement net de la lecture classique au profit de la lecture sur écran, la prégnance du numérique ; cette catégorie est donc marquée par une très faible coexistence entre la lecture numérique et la lecture plus classique ;
  2. Les actifs (25- 65 ans) : on constate pour cette catégorie une forte coexistence entre les deux formes de lecture ; ils ne sont pas nés avec l’outil informatique ; l’écran s’est imposé dans la vie quotidienne comme dans la vie professionnelle ; cette catégorie a donc dû s’adapter très progressivement ;
  3. Les plus de 65 ans : dans ce cas précis, on constate des situations variées ; toutefois, on part d’une forte coexistence des deux modes pour aller vers une coexistence inexistante dut fait même de l’avancée en âge.

Actuellement, les bibliothèques sont dans une phase de transition vis à vis des supports qu’elles proposent et des usages culturels liés à ces supports. La difficulté réside dans la nécessité de proposer des services adaptés à chacune de ces catégories de public.

Les plus difficiles à capter sont les digital natives. Et tout le travail à développer ne réside pas dans l’enrichissement des contenus mais dans la façon dont on les met en scène et dont on les médiatise (numériquement bien sûr).

Pour les actifs, le mixage de l’offre documentaire demeure capital. Et, proposer des contenus et contenants numériques permettant de lire devient une nécessité.

Pour la dernière catégorie, le support de l’écrit demeure le livre ; toutefois, la bibliothèque conserve un rôle de passeur ; proposer des contenus et contenants numériques est également nécessaire afin de remplir correctement cette fonction.

Cette adaptation permanente est une véritable gageure.

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